Pour une lecture économique de la réflexion de Nicolas Kazadi, au-delà des polémiques politiques
Par Michel Kasanga | Journaliste de profession, Gestionnaire de formation
Il faut parfois savoir sortir du bruit politique pour entendre les idées qui peuvent réellement servir l’avenir d’un pays.
En République démocratique du Congo, le débat public est souvent prisonnier des personnes, des appartenances politiques et des querelles de bilan. Une déclaration de l’ancien ministre des Finances et député national Nicolas Kazadi ne devrait pourtant pas être systématiquement réduite à la polémique autour de son parcours ou de ses responsabilités gouvernementales.
Il existe une autre manière de regarder ses récentes réflexions économiques : les examiner sur le fond, avec les outils de l’économie, de la gestion publique et de la rationalité financière.
Et sur ce terrain, une question mérite d’être posée avec gravité : comment un pays aussi riche en ressources naturelles que la RDC peut-il continuer à chercher prioritairement de l’argent au lieu de chercher à produire davantage de richesses ?
C’est précisément là que se situe l’intérêt de la réflexion de Nicolas Kazadi.
La RDC n’a pas seulement un problème d’argent, elle a un problème de création de richesse
La RDC possède du cuivre, du cobalt, de l’or, des terres arables, d’immenses réserves d’eau, un potentiel hydroélectrique exceptionnel, des forêts, des ressources énergétiques et un marché intérieur de plusieurs dizaines de millions de consommateurs.
Mais la richesse potentielle n’est pas la richesse réelle.
Un gisement dans le sous-sol ne crée pas automatiquement des emplois. Une terre agricole ne nourrit pas une économie si elle n’est pas mise en valeur. Une rivière ne produit pas de croissance si l’électricité qu’elle pourrait générer n’arrive pas jusqu’aux entreprises et aux ménages.
La véritable richesse commence lorsque les ressources sont transformées en production, en emplois, en revenus et en recettes fiscales.
Voilà pourquoi la doctrine consistant à « produire, transformer et investir mieux » mérite d’être prise au sérieux.
Le problème congolais n’est donc pas simplement de savoir comment trouver davantage de financements. Il consiste surtout à savoir comment transformer chaque dollar mobilisé en davantage de valeur économique.
L’endettement n’est pas mauvais. Le mauvais endettement, oui.
Il faut être clair : s’endetter n’est pas nécessairement une mauvaise politique économique.
Toutes les grandes économies utilisent la dette. La question essentielle est ailleurs : pourquoi emprunte-t-on, à quel coût, pour combien de temps et avec quelle capacité de remboursement ?
Une dette qui finance une infrastructure productive peut être un investissement.
Une dette qui finance une dépense improductive devient une charge.
Une dette contractée à un coût raisonnable, pour construire une centrale électrique, une voie ferrée, un réseau d’irrigation, une zone industrielle ou une infrastructure capable d’augmenter durablement la production nationale peut contribuer à la croissance.
À l’inverse, emprunter pour financer des dépenses qui ne génèrent ni revenus supplémentaires, ni économies, ni capacité productive expose progressivement l’État à une contrainte financière.
Le problème n’est donc pas la dette en elle-même. Le problème est la dette sans rendement économique.
C’est précisément pourquoi la question posée par Nicolas Kazadi mérite d’être élargie : avant de demander combien nous pouvons encore emprunter, demandons-nous combien nous pouvons encore produire avec les ressources que nous avons déjà.
La RDC doit éviter le piège de la richesse financée par la dette
Il existe un paradoxe congolais particulièrement préoccupant.
Le pays est potentiellement riche, mais son économie demeure insuffisamment productive.
Dans ces conditions, l’endettement peut devenir trompeur.
Un État peut emprunter aujourd’hui pour financer des infrastructures, mais si ces infrastructures ne permettent pas demain d’augmenter la production, de réduire les coûts, de créer des emplois et d’élargir les recettes fiscales, la dette restera à la charge du contribuable.
Autrement dit :
on ne rembourse pas une dette avec des ressources naturelles potentielles. On la rembourse avec des revenus effectivement générés par l’économie.
Voilà toute la différence.
Le cuivre enfoui sous terre ne rembourse pas directement un emprunt. Il faut l’extraire, le transporter, le transformer, le commercialiser et capter une partie significative de la valeur créée.
Le cobalt exporté brut ne suffit pas à construire une économie industrielle. Il faut progressivement développer des chaînes de transformation.
Le potentiel agricole ne suffit pas à nourrir la population. Il faut produire, stocker, transporter, transformer et commercialiser.
La vraie bataille économique de la RDC est donc celle de la valeur ajoutée.
Emprunter avant de produire davantage : une stratégie à manier avec prudence
Pour un pays dont la base productive demeure étroite, l’endettement massif peut créer une illusion de développement.
On construit, on dépense, on inaugure, mais si la production nationale ne progresse pas suffisamment, les remboursements finissent par peser sur les finances publiques.
C’est là que la gestion de la dette rejoint directement la politique économique.
Lorsqu’un État emprunte 100 dollars pour investir dans un projet qui permettra demain de générer 150 ou 200 dollars de valeur économique supplémentaire, l’opération peut être rationnelle.
Mais lorsqu’il emprunte 100 dollars pour financer une dépense qui ne crée aucun flux économique futur, il devra rembourser ces 100 dollars — et leurs intérêts — avec les recettes provenant d’une économie qui n’a pas nécessairement augmenté sa capacité de production.
C’est le cercle vicieux qu’un pays comme la RDC doit absolument éviter.
Le véritable indicateur n’est pas le montant dépensé, mais la valeur créée
La RDC doit changer sa manière d’évaluer les politiques publiques.
Un projet public ne devrait pas être jugé uniquement sur son coût ou sur la cérémonie de son inauguration.
Il faut poser des questions beaucoup plus simples et beaucoup plus exigeantes :
Combien d’emplois ce projet crée-t-il ?
Combien d’entreprises nouvelles permet-il de faire émerger ?
Combien de kilomètres réellement praticables met-il à disposition ?
Combien de mégawatts supplémentaires apporte-t-il ?
Combien d’hectares agricoles supplémentaires permet-il de mettre en production ?
Combien de recettes fiscales supplémentaires peut-il générer ?
Combien réduit-il le coût du transport ?
Combien augmente-t-il la compétitivité des entreprises congolaises ?
Voilà le langage que devrait parler une véritable politique d’investissement public.
Dans cette perspective, la réflexion sur le PDL-145T, les infrastructures ferroviaires, le corridor de Lobito, l’énergie et les projets immobiliers prend une dimension beaucoup plus large.
Il ne suffit pas de construire.
Il faut construire ce qui produit.
Transformer localement : le véritable saut économique
Pendant trop longtemps, la RDC a fonctionné selon un schéma économique relativement simple : extraire, exporter et importer.
Nous exportons des matières premières et nous importons une grande partie des produits transformés.
C’est une faiblesse structurelle.
Prenons l’agriculture.
Produire du café est utile. Mais transformer, conditionner, commercialiser et exporter du café à plus forte valeur ajoutée est économiquement beaucoup plus intéressant.
Même logique pour le cacao, le coton, l’huile de palme et d’autres filières.
Dans le secteur minier, le même raisonnement s’impose.
La richesse congolaise ne doit pas uniquement être mesurée par les tonnes de minerais extraites du sous-sol, mais aussi par la quantité de valeur ajoutée que le pays parvient à retenir sur son territoire.
C’est là que se trouve le véritable enjeu de la transformation économique.
MIBA : ne pas confondre nostalgie et stratégie économique
La question de la MIBA illustre parfaitement cette problématique.
Sauver une entreprise publique ne signifie pas nécessairement reproduire le modèle économique qui existait il y a plusieurs décennies.
Une entreprise doit être évaluée à l’aune de ses actifs, de ses marchés, de sa compétitivité, de sa gouvernance, de ses coûts et de ses perspectives.
Il faut parfois restructurer, diversifier, attirer des partenaires, moderniser les équipements et explorer de nouvelles ressources.
La souveraineté économique ne signifie pas que l’État doit tout faire seul. Elle signifie que l’État doit savoir défendre l’intérêt national dans les partenariats qu’il conclut.
La fiscalité : élargir l’assiette plutôt que pressurer les mêmes contribuables
Autre élément fondamental de la réflexion : la mobilisation des recettes publiques.
Un État moderne ne peut pas durablement financer son développement en augmentant continuellement la pression sur le même cercle de contribuables.
Il doit élargir l’assiette fiscale.
Pour cela, l’identification de la population, des activités économiques, des patrimoines et des revenus devient essentielle.
La numérisation peut permettre à l’État de mieux connaître son économie, de réduire certaines formes de fraude et d’améliorer la traçabilité.
Une meilleure identification nationale n’est donc pas seulement une question administrative ou électorale.
Elle peut devenir un instrument économique majeur.
Un État qui connaît mieux sa population et son économie peut mieux planifier, mieux fiscaliser, mieux cibler les politiques sociales et mieux contrôler l’utilisation de ses ressources.
La monnaie se stabilise d’abord par la production
La stabilité du franc congolais ne peut pas être durablement garantie uniquement par des interventions monétaires.
À long terme, une monnaie reflète aussi la capacité productive de l’économie.
Si un pays produit peu et importe beaucoup, il crée mécaniquement une demande importante de devises.
Si, à l’inverse, il augmente sa production agricole, industrielle et minière transformée, développe ses exportations et réduit certaines importations, il renforce progressivement ses fondamentaux économiques.
La stabilité monétaire passe donc aussi par la production.
Produire davantage, c’est créer davantage de revenus.
Transformer davantage, c’est retenir davantage de valeur.
Exporter davantage de produits à forte valeur ajoutée, c’est renforcer les capacités de génération de devises.
Voilà pourquoi la politique monétaire et la politique productive ne devraient jamais être pensées séparément.
La dette doit financer la croissance, pas masquer l’absence de croissance
Il faut donc renverser la logique.
La RDC ne devrait pas construire son développement autour de la question :
« Où trouver l’argent ? »
Elle devrait davantage se demander :
« Comment utiliser intelligemment l’argent disponible pour produire davantage ? »
Cette nuance est fondamentale.
Les financements extérieurs, les partenariats publics-privés, les emprunts concessionnels, les investissements directs étrangers et, lorsque les conditions sont réunies, les emprunts commerciaux peuvent tous avoir leur place.
Mais ils doivent s’inscrire dans une stratégie cohérente.
L’argent doit être un moyen. La création de richesse doit être l’objectif.
Le courage économique consiste parfois à dire non à l’argent facile
La réflexion de Nicolas Kazadi sur les Eurobonds mérite, à cet égard, d’être examinée sans passion politique.
Si un État dispose encore de financements concessionnels non utilisés, à des conditions nettement plus favorables, la question de l’opportunité de contracter immédiatement une dette commerciale plus coûteuse est légitime.
Refuser temporairement une source de financement plus chère n’est pas nécessairement refuser le développement.
Cela peut être, au contraire, une forme de discipline financière.
L’argent disponible n’est pas toujours de l’argent utile.
Un financement doit être apprécié non seulement selon son montant, mais selon son coût, sa maturité, ses conditions, son affectation et son rendement attendu.
C’est précisément cette culture financière que la RDC doit renforcer.
La paix reste le premier investissement
Aucune politique économique ambitieuse ne peut fonctionner durablement dans un environnement marqué par l’insécurité.
La guerre détruit les infrastructures, déplace les populations, perturbe l’agriculture, décourage l’investissement, augmente les dépenses publiques de sécurité et détourne des ressources qui pourraient être affectées au développement.
La paix n’est donc pas uniquement une question sécuritaire.
La paix est une politique économique.
Chaque kilomètre de route sécurisé, chaque territoire stabilisé, chaque agriculteur qui peut retourner dans son champ, chaque entreprise qui peut investir sans craindre la destruction de ses actifs représente une contribution à la croissance.
C’est pourquoi tout dialogue national sérieux devrait intégrer les dimensions économiques, institutionnelles et sociales de la crise congolaise.
Il faut désormais juger les politiques par leurs résultats
Au fond, la réflexion de Nicolas Kazadi nous invite à sortir d’un débat politique souvent personnalisé pour revenir à une question simple : qu’est-ce qui produit réellement de la richesse pour la RDC ?
Cette question vaut pour l’actuelle majorité comme pour l’opposition.
Elle vaut pour les gouvernements passés, présents et futurs.
Elle vaut pour les entreprises publiques comme pour les investisseurs privés.
Elle vaut pour Kinshasa comme pour les provinces.
Et surtout, elle vaut pour toute une génération de décideurs.
La RDC ne peut pas indéfiniment être un pays riche en ressources mais pauvre en transformation.
Elle ne peut pas continuer à exporter des matières premières et à importer une grande partie de sa consommation.
Elle ne peut pas considérer l’emprunt comme une victoire en soi.
Elle ne peut pas mesurer le développement uniquement par les montants annoncés ou décaissés.
Un milliard de dollars mobilisés ne signifie pas un milliard de dollars de richesse créée.
La vraie question est toujours : qu’avons-nous produit avec cet argent ?
Produire. Transformer. Investir. Puis emprunter, si nécessaire.
C’est peut-être là le mérite essentiel de cette réflexion économique : elle oblige à replacer la création de richesse au centre du débat.
La RDC dispose des ressources nécessaires pour construire une économie beaucoup plus forte. Mais le potentiel ne suffit plus.
Il faut de la discipline budgétaire.
Il faut une administration performante.
Il faut une fiscalité plus intelligente.
Il faut des infrastructures productives.
Il faut de l’énergie.
Il faut transformer localement.
Il faut soutenir l’agriculture.
Il faut moderniser les entreprises publiques.
Il faut attirer les capitaux privés dans des conditions transparentes.
Et surtout, il faut savoir s’endetter.
Car un pays ne devient pas riche parce qu’il emprunte beaucoup.
Il devient riche lorsqu’il utilise intelligemment ses ressources pour produire suffisamment de valeur afin de financer son présent, rembourser ses engagements et préparer son avenir.
La question congolaise n’est donc pas de choisir entre l’endettement et le non-endettement.
La véritable question est beaucoup plus exigeante :
Quel projet ? Quel coût ? Quel rendement ? Quels emplois ? Quelle valeur ajoutée ? Quelle capacité de remboursement ?
Voilà le débat économique que la RDC mérite.
Et voilà pourquoi les réflexions de l’ancien ministre des Finances et député national Nicolas Kazadi devraient être discutées sur le terrain des idées, des chiffres, de la gestion et de la performance économique — et non dénaturées par les seules polémiques politiques.
Parce qu’au bout du compte, la RDC n’a pas besoin de slogans économiques. Elle a besoin d’une économie qui produit.
Produire davantage. Transformer davantage. Investir mieux. Et ne s’endetter qu’avec intelligence.
Michel Kasanga
Journaliste de profession | Gestionnaire de formation