Quand la prévention reste sur le papier, les catastrophes se transforment en tragédies humaines
Par Michel Kasanga | #JRIEC
Kinshasa — 22 morts, selon le bilan provisoire communiqué par le bourgmestre de la commune de Lingwala. Des blessés. Des personnes brûlées. Des vies brisées. Des familles endeuillées.
Un mariage devait être un moment de joie. Il s’est transformé en cauchemar.
L’incendie survenu dans la salle Panacée, à proximité du Musée national, dans la concession de la Cathédrale du Centenaire, a une nouvelle fois rappelé une réalité aussi douloureuse qu’inacceptable : en République démocratique du Congo, nous semblons encore attendre les catastrophes pour nous demander si nous étions suffisamment préparés à les éviter.
Des personnes auraient tenté d’échapper aux flammes en sautant du premier étage.
Cette image devrait à elle seule provoquer une profonde remise en question de notre système national de prévention, de sécurité et de secours.
Car derrière chaque victime, il y a une question.
Et derrière chaque question, il y a peut-être une responsabilité.
OÙ ÉTAIT LA PRÉVENTION ?
Au lendemain d’un tel drame, il serait trop facile de se limiter à rechercher l’origine du feu.
Court-circuit ? Défaillance électrique ? Surcharge ? Installation non conforme ? Négligence ? Défaut d’équipement ?
La justice devra établir les faits.
Mais une autre question, beaucoup plus dérangeante, doit être posée :
Même si l’incendie était accidentel, pourquoi les personnes présentes n’ont-elles pas pu évacuer normalement ?
Un incendie peut parfois être imprévisible.
Une mauvaise évacuation, elle, peut souvent être prévenue.
Une grande salle recevant plusieurs centaines de personnes doit-elle pouvoir fonctionner sans un dispositif efficace de détection et d’alerte incendie ?
Sans issues de secours clairement identifiées ?
Sans voies d’évacuation sécurisées ?
Sans extincteurs et équipements adaptés ?
Sans accès suffisamment dégagé pour les véhicules de secours ?
Sans plan d’évacuation ?
Sans contrôle préalable de la capacité d’accueil ?
Sans exercices de sécurité ?
Voilà les véritables questions.
ET LA PROTECTION CIVILE DANS TOUT CELA ?
C’est ici que le débat national doit commencer.
La RDC n’est pas dépourvue de cadre institutionnel.
Bien au contraire.
Le 29 novembre 2025, le Gouvernement a adopté le Décret n°25/039 portant organisation et fonctionnement de la Direction générale de la Protection civile (DGPC).
Cette structure est juridiquement instituée comme un service public doté de l’autonomie administrative et financière.
Sa mission est précisément de coordonner la gestion des risques de catastrophe, développer les programmes de prévention et de réduction des risques, mettre en place des mécanismes d’alerte précoce, préparer la réponse aux catastrophes, élaborer des plans d’intervention, assister les populations avant, pendant et après les crises, former et sensibiliser la population et apporter son expertise aux autorités publiques.
Alors, où est le problème ?
Si la loi et les décrets ont prévu l’instrument, pourquoi cet instrument ne semble-t-il pas encore jouer partout le rôle que la population est en droit d’attendre de lui ?
La question devient aujourd’hui beaucoup plus précise :
» Pourquoi la Direction générale de la Protection civile, pourtant créée et dotée d’une autonomie administrative et financière, n’est-elle pas encore suffisamment opérationnelle, équipée, implantée et visible sur le terrain pour prévenir efficacement ce genre de drame » ?
NOUS NE DEMANDONS PLUS SA CRÉATION. NOUS DEMANDONS SON OPÉRATIONNALISATION !
Il faut le dire clairement.
Le débat ne devrait plus consister à réclamer indéfiniment la création d’une Protection civile autonome.
Elle existe désormais juridiquement.
Le véritable enjeu est son opérationnalisation effective.
Le décret de 2025 prévoit une DGPC appelée à agir sur l’ensemble du territoire national et à coordonner notamment les mécanismes de prévention, d’alerte, de préparation et de réponse aux catastrophes.
Il prévoit également l’articulation avec plusieurs acteurs opérationnels, dont le corps des sapeurs-pompiers, le Service d’aide médicale d’urgence et une structure spécialisée de la Police nationale pour l’appui aux opérations de secours.
Mais où sont les moyens ?
Où sont les casernes modernes ?
Où sont les véhicules d’intervention ?
Où sont les ambulances ?
Où sont les équipements de désincarcération ?
Où sont les systèmes d’alerte ?
Où sont les équipes formées et disponibles 24 heures sur 24 ?
Où sont les inspections régulières des bâtiments à forte concentration humaine ?
Où sont les exercices d’évacuation ?
Où sont les plans communaux et provinciaux de secours ?
Et surtout :
Qui contrôle réellement la sécurité d’un établissement avant que des centaines de Congolais y soient autorisés à entrer ?
LA PROTECTION CIVILE DOIT INTERVENIR AVANT LE DRAME, PAS SEULEMENT APRÈS
C’est ici que nous devons changer de paradigme.
La Protection civile ne devrait pas être uniquement appelée lorsque le feu a déjà pris.
Son rôle commence bien avant.
Lorsqu’une salle est conçue.
Lorsqu’un bâtiment est construit.
Lorsqu’un établissement doit recevoir du public.
Lorsqu’une grande cérémonie est programmée.
Lorsqu’un stade, une église, un hôtel, une école, un centre commercial ou une salle de spectacle accueille des milliers de personnes.
La prévention doit être le premier secours.
Avant l’ouverture d’un établissement recevant du public, il devrait être possible de vérifier notamment :
les issues de secours ;
leur nombre, leur largeur et leur accessibilité ;
les voies d’évacuation ;
les systèmes d’alarme et de détection incendie ;
les extincteurs et équipements de première intervention ;
l’accessibilité des véhicules de secours ;
les installations électriques ;
la capacité maximale d’accueil ;
l’éclairage de sécurité ;
la signalisation ;
les plans d’évacuation ;
l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite ;
les moyens de communication et d’alerte ;
ainsi que l’existence d’un véritable plan d’urgence.
Et cela doit être contrôlé régulièrement, pas une seule fois sur papier.
QUI A AUTORISÉ ? QUI A CONTRÔLÉ ? QUI A CERTIFIÉ ?
C’est probablement l’une des questions les plus importantes que devront poser les enquêteurs.
Qui a autorisé l’exploitation de cette salle ?
Qui a vérifié sa conformité ?
Qui a contrôlé ses installations électriques ?
Qui a vérifié les issues de secours ?
Qui a vérifié les dispositifs de lutte contre l’incendie ?
Quelle était sa capacité officielle d’accueil ?
Combien de personnes étaient présentes au moment du drame ?
Existe-t-il un procès-verbal de contrôle ?
La Protection civile a-t-elle été consultée ?
Si elle n’a pas été consultée, pourquoi ?
Et si elle l’a été :
Quelles recommandations avait-elle formulées et ont-elles été respectées ?
Ce sont des questions de sécurité publique.
Ce ne sont pas des questions de polémique.
HONORABLES DÉPUTÉS NATIONAUX, LE MOMENT EST VENU DE CONTRÔLER !
Honorables députés nationaux,
Vous êtes les représentants légitimes du peuple.
Vous avez le pouvoir de contrôler l’action du Gouvernement.
Le drame de la salle Panacée ne devrait donc pas seulement donner lieu à des messages de compassion.
Il doit provoquer un contrôle parlementaire.
Pourquoi ne pas interpeller le ministre de l’Intérieur ?
Pourquoi ne pas entendre les responsables de la Protection civile ?
Pourquoi ne pas auditionner les services chargés de l’urbanisme, de la construction, de la sécurité incendie et les autorités locales ?
Pourquoi ne pas demander la liste des grands établissements recevant du public à Kinshasa et leur situation en matière de conformité sécuritaire ?
Pourquoi ne pas demander :
Combien de salles ont été inspectées cette année ?
Combien disposent d’issues de secours conformes ?
Combien ont été déclarées non conformes ?
Combien ont fait l’objet d’une fermeture ou d’une mise en demeure ?
Combien de véhicules anti-incendie sont réellement opérationnels à Kinshasa ?
Combien de sapeurs-pompiers sont effectivement disponibles ?
Quel est le budget consacré à la prévention et aux secours ?
Voilà le contrôle parlementaire que les familles endeuillées sont en droit d’attendre.
À QUOI SERT L’AUTONOMIE SI ELLE N’EST PAS OPÉRATIONNELLE ?
L’autonomie administrative et financière consacrée par le Décret n°25/039 est une avancée institutionnelle importante.
Mais une autonomie sans moyens suffisants risque de rester une autonomie de papier.
Une Direction générale sans véhicules adaptés ne peut pas secourir efficacement.
Une Protection civile sans équipements ne peut pas prévenir efficacement.
Une structure sans présence territoriale suffisante ne peut pas répondre rapidement.
Une institution sans budget adapté ne peut pas accomplir convenablement ses missions.
Il faut donc maintenant passer des textes aux actes.
LA RDC DOIT SE DOTER D’UNE CULTURE DE LA PRÉVENTION
Nous avons trop souvent tendance à considérer la catastrophe comme une fatalité.
Elle ne l’est pas toujours.
Une partie des conséquences d’un incendie peut être limitée par la prévention, la réglementation, le contrôle, la formation, l’alerte et la rapidité des secours.
Le décret instituant le cadre de mise en œuvre de la Politique nationale de gestion des risques de catastrophe, adopté le même 29 novembre 2025, prévoit justement une architecture institutionnelle destinée à renforcer la coordination de la gestion des risques et des catastrophes.
Alors pourquoi continuer à fonctionner comme si nous n’avions aucun système de prévention ?
PLUS JAMAIS ATTENDRE LE PROCHAIN DRAME
Le drame de Panacée doit être un électrochoc national.
Pas seulement une actualité de quelques jours.
Pas seulement une succession de condoléances.
Pas seulement une enquête sur l’origine des flammes.
Il faut une enquête sur toute la chaîne de prévention.
De la construction à l’exploitation.
De l’autorisation au contrôle.
De la prévention à l’évacuation.
De l’alerte à l’intervention.
Et, le cas échéant, de la négligence à la responsabilité.
Car une question demeurera longtemps dans nos esprits :
Si la Protection civile avait été pleinement opérationnelle, régulièrement associée au contrôle des établissements recevant du public et dotée de moyens adéquats, certaines de ces vies auraient-elles pu être sauvées ?
Nous ne pouvons pas répondre à cette question à la place des enquêteurs.
Mais nous avons le devoir de la poser.
Et nous devons surtout faire en sorte qu’elle ne soit plus jamais nécessaire.
À NOS DÉPUTÉS NATIONAUX
Allez-vous demander des comptes ?
AU GOUVERNEMENT
Quand la DGPC sera-t-elle pleinement opérationnelle sur l’ensemble du territoire ?
À LA PROTECTION CIVILE
Avez-vous aujourd’hui les moyens réels d’accomplir votre mission de prévention, d’alerte, de secours et de protection ?
AUX AUTORITÉS URBAINES
Combien d’établissements recevant du public ont été contrôlés à Kinshasa ?
À LA JUSTICE
Toutes les responsabilités, administratives, techniques ou autres, seront-elles établies ?
À NOUS TOUS
Combien de morts faudra-t-il encore avant que la prévention cesse d’être une promesse et devienne une politique publique permanente ?
Une vie sauvée par la prévention vaut mieux que cent vies pleurées après la catastrophe.
La Protection civile n’est pas un luxe.
Les normes de sécurité ne sont pas une formalité.
Les issues de secours ne sont pas une décoration.
Les extincteurs ne sont pas des accessoires.
Et la vie humaine n’est pas négociable.
Panacée doit être un tournant.
PLUS JAMAIS ÇA.
✍🏾 Michel Kasanga
Journaliste | #JRIEC